L'atelier du Sanctuaire

L'atelier du Sanctuaire

L'éveil

L'ÉVEIL.

 

Indéfiniment, silencieusement, je sombre en de noirs abimes. Du ciel ou des profondeurs, nul éclat salvateur, l'obscurité est totale, même l'air que je transperce à une vitesse vertigineuse ne siffle pas. Mon corps soudain heurte le sol d’un bruit sourd, un cri de douleur me rappelle que j'ai encore un corps…

 

Ce cri me réveille. Je suis en nage, assis dans mon lit, champs de bataille de mes sept nuits à cauchemarder. Toujours ce même rêve. À demi-réveillé, groggy par cette nuit d'angoisse, je jette un coup d'œil au réveil posé sur un tabouret noueux : 5h affichent ses moqueuses aiguilles. Presque deux heures de sommeil avant de me lever. Si mon corps réclame encore un peu de repos, m'ordonnant de paresser, mon esprit lui, est déjà bien loin. Quitte à mourir une fois de plus en rêve, mieux valait se lever et vivre.

Je m'extirpe difficilement du moelleux de mes couvertures; jette un regard circulaire à ma chambre…Je devrais vraiment prendre le temps, un de ces jours, de ranger le capharnaüm dans lequel je vis. Les étagères autrefois soigneusement rangées étaient devenues impraticables : derniers recoins où j'entreposais ce que je ne voulais plus avoir dans mes poches, au bas de celles-ci, certains desdits objets, trop volumineux ou posés en déséquilibre, avaient fini par échouer sur le sol. Ce dernier était poussiéreux, ici ou là un brin de paille, d'herbe, quelques graviers, qui, las de s'accrocher à mes semelles, avait choisi un éternel repos, là, au pied de mon lit. Mille fois j'avais pris la décision de passer un coup de balai salutaire, mille fois y avait renoncé : il aurait fallu auparavant ramasser les vêtements épars, les livres de poche écornés que je n'avais jamais lu.

Je commence à ramasser les bricoles échouées au bas des étagères. Les livres entassés sont légions ! Un à un je les ramasse, en bas du monticule, un atlas, je ne résiste pas à la tentation d'effleurer son épaisse couverture de cuir, en ouvre les pages, me mets à rêver. Dans une odeur de passé, mêlant celle du cuir, du papier poussiéreux, me reviennent en mémoire quelques-uns uns de mes voyages : Salzbourg, Constantinople, la bruyante Alexandrie, Saint-Louis et son bayou, la France…Les souvenirs refluent, plaisants ou déchirants. Lorsque mes doigts effleurent la page consacrée à la Palestine, le parfum de Maïra me revient en mémoire. Elle semble à mes côtés ; tout autour de moi, flottent ses senteurs de vanille et de safran, me rappellent sa peau satinée, ses longues boucles rousses dissimulant son troublant regard de "nymphe des bois", comme je l'appelais parfois… Tout cela est bien loin désormais…

Je referme l'atlas, décide de le poser sur la première étagère libre ; j'avais raison de repousser indéfiniment le jour du rangement, plus je range, plus je ressasse les souvenirs. Quittant les étagères, je m'empare de la télécommande, allume cette lucarne magique, qui avait cessé de l'être pour moi depuis longtemps…Calé dans un lourd fauteuil, lui aussi encombré de bien des choses, me voici en quête d'un programme intéressant capable de me faire passer dans la joie et la bonne humeur les deux heures qu'il me reste à tuer. Au passage je lance des regards moqueurs à la statue d'Anubis, entreposée face au fauteuil, qui me toise, les bras et les épaules chargés de vestes, de quelques écharpes. Après avoir si bien accompagné les pharaons, il trônait là, chez moi, prêt à me rendre service. La petite lucarne ne propose rien de très palpitant, que de l'insipide : sitcoms et jeux télévisés. D'une pression du doigt, je rejoins les chaînes musicales. Là aussi rien de très palpitant : orchestrations artificielles, voix s'égosillant ou trémolos sirupeux d'une jeune première trop belle pour croire à ce qu'elle chante. Moi qui cherchais une compagnie, me voilà servi. D'une autre pression du doigt, je rends muets les cinq pitres aux mélodies niaises qui viennent d'apparaître, retournant aux étagères, j'en extirpe les Toccatas de Bach, aussitôt confiées à mon lecteur de CD. Les notes graves et sinistres remplissent la pièce, les cinq pitres de l'écran se déhanchent ridiculement  au rythme des orgues… Les visages se succèdent sur le petit écran, et les toccatas s'égrainent.

Il est six heures, je sors de la douche. Que vais donc mettre aujourd’hui ? Une chemise blanche, un pantalon noir, cela fera l'affaire. Maintenant le plus dur, il me reste à démêler l'épaisse toison qui me court sur les épaules, quelques coups de peigne vigoureux ont tôt fait de dompter ces serpents, un lacet noir pour les entraver, une veste jetée sur les épaules : me voici prêt pour sortir et affronter cette journée qui s'avance.

Je referme derrière moi la lourde porte d'entrée, y donne un tour de clé, puis m'engage dans l'allée gravillonnée, chaque petit caillou crisse sous mes pas, autour de moi, des effluves de jasmin, d'ifs, des premiers chrysanthèmes.

 

Au détour d'une allée, je perçois des paroles confuses, je m'approche silencieusement. Agenouillée au milieu d'un bouquet de cinq bouleaux, une jeune femme est là, encore une adolescente. Que fait-elle à cette heure, dans un cimetière, alors que la nuit vient de tomber ? Auprès d'elle une bougie, un sac ou une bourse de cuir noir. Je m'approche un pas de plus : elle semble avoir tracé autour d'elle un cercle dans l'herbe. Il s'agit sûrement d'une de ces jeunes femmes, qui éprises d'absolu et de sensations fortes, recherche sur le conseil de je ne sais quelle amie à contacter les forces surnaturelles du monde.

Patiente, elle enchaîne mélopées sur mélopées…Du latin, des bribes de grec, comprend-elle ce qu'elle dit ? Ses longues nattes brunes dansent au gré de sa transe, dodelinant de la tête comme une poupée désarticulée, elle chante, sa voix est claire, limpide comme une source fraîche. Derrière mon if, je la regarde, détaillant chacune des parties de son corps. Cette demoiselle qui me tourne le dos devient alors pour moi une véritable énigme…Elle porte une fine robe lui couvrant les chevilles, ses épaules sont nues… Éclairée par la bougie, le grain de sa peau m'est dévoilé, c'est une latine. Il me semble sentir son parfum : boisé, mêlé aux effluves naturels de sa peau. Des yeux je caresse sa nuque, descend le long de son dos courbé par ses prières. Se tournant dans ma direction, son visage m'apparaît désormais, éclairé d'yeux magnifiques aux reflets d'océan, ses traits sont fins, et lui donnent l'air d'une déesse gréco-latine, mais à la différence d'une froide statue de marbre, je ressens en elle un foyer brûlant.

J'aimerais la rejoindre, répondre à ses prières. Je la prendrais dans mes bras, poserais sur ses lèvres d’infernaux baisers, aussi brûlants que son cœur l'est en ce moment…Mais que dira-t-elle, la belle ensorceleuse, en me voyant quitter l'ombre protectrice des ifs, au beau milieu de ce cimetière, aux premières heures de la nuit…Je pourrais également intervenir dans son rituel, me prendre à son jeu et répondre à ses attentes : me dévoiler tel que je suis.

Elle se tait, éteint sa bougie, allume sa lampe torche, range son matériel d'apprenti sorcière dans son sac, se dirige vers la sortie de mon domaine ; elle jette quelques regards inquiets en arrière, puis finalement atteint le noir portail en fer forgé pour regagner le bruyant monde des vivants. Je la suis…

La rue est animée, les gens se pressent, sitôt quitté leurs bureaux climatisés, ou leurs usines assourdissantes, tous se ruent, dans les boutiques pour composer le menu du dîner, au café retrouver des amis…Chacun vaque à ses occupations, et elle, cette Andalouse croisée au hasard des allées mortes, trace son chemin dans la foule, sur ses épaules, un châle, ou va-t-elle, je n'en sais rien ; mes sens sont au repos, je ne veux pas fausser la donne en devinant ses pensées ou en l'entraînant là où je veux qu'elle aille. Je ne la chasse pas, je la désire, là est la nuance. Une femme qui marche, un homme qui ne veux la perdre, et la foule compacte et anonyme autour d'eux, ignorant qu'elle porte en elle l'une de ses peurs, l'un de ses fantasmes…Nul ne me remarque, c'est à peine si l'on me regarde lorsque que l'on me croise, un gamin dit à sa mère qu'il me trouve "bizarre", une adolescente s'arrête en me voyant fendre la foule semblable à "un marquis de l'ancien temps". L’ensorceleuse et moi poursuivons notre marche. Et s'achève à la porte d'un café. L'endroit est accueillant, trop éclairé et trop enfumé à mon goût. Elle entre, rejoint une amie, elles s'embrassent, se racontent leur journée…Je les observe, assis dans un coin sombre de la salle ; je la contemple, mais suis aussitôt dérangé par un serveur qui veut prendre la commande, et me faire payer au plus vite. D'une voix atone, je le fixe jusqu'à le faire frémir, lui commande un café. Les deux copines ont pris l'une une bière, l'autre un coca, je les observe, toujours autant amusé et ravi ; de temps en temps, je porte ma tasse à mes lèvres pour donner le change, pour ne pas éveiller la curiosité de cet autre serveur essuyant maniaquement ses verres…Les deux amies se sont resservies, bière et coca de nouveau.

 

Il est vingt heures, les deux amies se quittent, mais la belle Andalouse reste assise à sa table, elle sort un carnet de son sac, un stylo, se met à écrire ; le serveur revient à la charge, je l'intercepte d'un signe de la main, commande un nouveau café, il ne me demande pas pourquoi le précédent est encore intact. Quelques minutes après, un vendeur de roses, comme on en voit partout aborder les tables des amoureux, fait son entrée. Je lui fais signe, et lui en achète sept, rosées et blanches, lui demande de les offrir sans un mot à ma belle inconnue. Il s'exécute, la belle cherche du regard le galant non sans une certaine appréhension.

Je me lève, rejoins sa table. Un sourire, qu'elle me rend, tout en dissimulant son carnet, un journal intime sans aucun doute. M'invitant je lui fais remarquer que ses roses sont magnifiques, mais qu'une fleur ne saurait dévoiler les pensées réelles de celui qui les offre. Elle sourit à nouveau, mon charme opère, la conversation naît, elle non plus n'est pas sans charme, je me demande même si sa magie ne réside pas plus dans ses paroles et ses sourires que dans les rites qu'elle effectuait tout à l'heure. Je lui offre un autre verre, insiste pour lui faire boire autre chose que ses insipides cocas. Elle refuse, puis accepte de goûter avec moi à une bière ambrée et parfumée.

Une heure s'écoule encore, chacun racontant sa vie, elle surtout. Je lui demande ce qu'elle compte faire ce soir, puis la décide à l'emmener au restaurant ; elle me regarde avec tendresse au moment de quitter le bar. Je me refuse à lire ses pensées, laissant l'alchimie se créer entre nous. Au dehors, elle frissonne, je lui passe ma veste autour des épaules. Le temps semble alors s'arrêter, chacun se noyant dans le regard de l'autre, nulle lumière dans ses yeux, mais un océan captivant, insondable. Je lui prends la main. Nous faisons route en quête d'un restaurant. Il me faudra ne pas éveiller les soupçons, éviter les endroits trop éclairés, mais je ne crains rien avec elle, car elle me fait confiance, négligeant ma peau trop blanche, je l'ai séduite. Elle m'a séduit.

Le restaurant que nous avons choisi est iranien, me rappelle Constantinople et Maïra à nouveau…Qui disparaît dès que Sonia m'enivre de sa voix, de ses éclats de rires. Le patron nous installe une table dans un recoin qu'il qualifie de "romantique" : une tenture de soie moirée au mur, quelques estampes de pacotille et une musique orientale que Sonia semble adorer. Je touche à peine à mon assiette, mais elle ne s'en étonne pas. Le patron est quelque peu vexé que je fasse si peu honneur à sa cuisine, mais je trouve les mots pour le rassurer. Toute la soirée, je me retiens d'user de mon pouvoir pour laisser naturellement Sonia s'éprendre de moi, et moi m'éprendre d'elle. Nos mains ne se quittent plus, comme nouées par je ne sais quelle destinée que nous aurions en commun. Et pour un temps, un temps seulement, je me sens mortel, illusoire, goûtant au moment présent sans crainte de l'avenir. Nous quittons le restaurant.

À la lueur de la lune complice, nous marchons un moment sur les quais, le temps se rafraîchit, et se pose la question de la séparation. Je la prends dans mes bras, la serre contre moi, nos bouches se rencontrent, se mêlent en baisers langoureux, mes mains caressent son corps à travers sa robe, elle se cale au creux de mon cou et pose ses lèvres sur ma peau froide et douce. Sentant sa chaleur et son désir, je me retiens de poser mes lèvres sur sa gorge délicate. Alors, m'avouant qu'elle vit seule, elle me propose de venir passer la nuit chez elle. Quelques rues et quelques étages plus tard, allongés sur son lit, notre étreinte langoureuse commence. Nos désirs progressent peu à peu, je l'embrasse de plus en plus fougueusement, assoiffé. Elle, sentant qu'elle ne tardera pas à me succomber me prévient doucement que je serai son premier amour. Je suis pris d'un effroyable remord : elle ne verra pas la fin de la nuit, elle ne connaîtra qu'une fois l'amour avant de s'éteindre entre mes bras. Je relâche mon étreinte, m'assieds au bord de son lit ; inquiète, elle s'assoit à mes côtés, massant mes épaules, ployant sous la culpabilité. Elle, la victime, réconforte son bourreau, quel pathétisme ; elle qui s'attend à une nuit marquant une nouvelle ère pleine de promesses futures, ne sais pas qu'elle va mourir entre mes bras. Prenant mon visage dans ses mains, elle me dit qu'elle m'aime, puis m'embrasse sur les joues à la manière d'une grande sœur qui console son jeune frère d'une chute. Elle s'assied à nouveau auprès de moi. Je l'embrasse, la couche sur le lit, la dévêts avec tendresse. Nous sommes nus entre ses draps, ses nattes sont défaites, et ses mains errent dans ma toison de cheveux longs désormais libres eux-aux aussi. À sa demande, je prends le préservatif qu'elle me tend.

Jamais je n'oublierai cette nuit, elle m'a offert ce cadeau qu'est la vie. Je lui ai pris ce qu'elle avait de plus cher. Conjointement à mon désir de la rendre heureuse, un autre, insatiable s'est rendu maître de moi : la faim, au moment où elle allait connaître sa première extase, la plus belle de toute la vie, je couvrais sa gorge de baisers. La tentation fut plus forte que la raison, j'y plantai mes crocs pour la boire. Elle s'est éteinte en un soupir. Son cœur me résista un moment puis s'éteignit comme une bougie soufflée par le vent. Alors je me retrouvai seul à nouveau, dans l'obscurité de la chambre, confronté au vide de mon existence.



11/05/2011

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